11.05.2008

Dans une Vie Antérieure (24)

Ce qui pouvait paraître une simple formalité pour certains, devenait chez moi un tremblement de terre. Si l'on considère que nul avait franchi le pas de ma porte depuis des années. Même Raymond qui était le seul ami que je recevais, s'était contenté de poireauter sur le palier en attendant que je sorte, pour les quelques rares fois où il était passé me prendre. (C'est le bordel chez moi;. Excuse moi Raymond..) T'en fais pas;. J'aime bien prendre l'air;.. Comment en étais-je arrivé là. Difficile à expliquer entièrement je crois. L'âge, la fatigue, les incertitudes, les déceptions, la déprime.., et puis l'orgueil aussi et surtout. L'Orgueil Infini.. Avec le sentiment que tout serait parti en fumée déjà dans une vie antérieure, Dans l'odieux épuisement Nécessaire à la Vie.. Avec un minimum d'intelligence je m'étais toujours persuadé, chacun sait parfaitement ce qu'il lui reste à faire. Voilà comment on préfère ne plus abattre son jeu, garder les dernières cartes en laissant croire.. Passé Maître dans l‘Art du Bluff..

10.05.2008

Du Bruit, de la Fumée.. Des Tentations (23)

Le maire arriva accompagné d'un acolyte entre deux âges mais encore jeune et qui je trouvais, portait plutôt beau s‘il n‘avait eu l‘air aussi vague. Le regard clair mais qui me donna l'impression de jouer une pièce de théâtre. Un beau gars tout de même. Comme fait exprès, mais à mon avis le hasard n'y était pour rien, presque tous les habitués se pressaient à mon rendez-vous comme s'ils s'étaient sentis concernés de plein droit. Gros Louis se comportait comme je prévoyais, et malheureusement pour moi c'était la vedette du jour. Il trônait au comptoir et s'occupait des présentations. Tiens Mel, je te présente monsieur le maire. Puis il fit le tour de la petite assemblée. Bastien, Chantal, Johnny , Mona, Sam.. Chacun s'avançait d'un pas et serrait la main du maire. Tout ça tombe très bien chers amis, et puisque nous y sommes, laissez moi vous présenter David.. qui est notre nouveau curé en remplacement de ce pauvre monsieur Tellière. Le maire offrit à boire, puis Michael remit la sienne, et Bastien s'empressa de suivre. Pour le maire, c'était tout bénéfice cette affaire. J'allais pour pas cher, lui écrire le petit journal à sa gloire auquel il rêvait depuis un moment, et avec Gros Louis qui s'en irait chanter ses louanges, il pouvait compter sur quelques centaines de voix supplémentaires aux prochaines élections. Dans des lieux tel que le nôtre un facteur avec une grande gueule compte plus qu'un ministre. C'est parce qu'il n'ignore pas pareille vérité que cet homme est maire, et que de mon côté je dois toujours courir derrière ma pitance. Gros Louis dispose jour après jour de tout son temps pour colporter le moindre commérage qui circule dans le canton, d'autant que ça lui plait le bougre. C'est sa vraie vie. Sa raison d'être. Il ne se pose pas de questions. Il se lève le matin et il y va dans sa guerre douce et sans fin. Je l'ai croisé parfois bien accoudé sur un rebord de fenêtre en train de siffloter un verre de blanc avec une petite vieille ravi de profiter d'une si bonne compagnie. On a du mal à imaginer quand on y connaît rien, le pouvoir réel d'un tel homme. Avec un peu d'astuce il peut faire et défaire les plus hautes autorités. C'est tout simplement terrifiant. Heureusement et contrairement à mes craintes ce rendez-vous prit une tournure plaisante. L'attribution du marché journalistique fut rapidement emballé, (J'étais pas venu les mains vides mais avec un book qui en jetait.. un Max.. ) et chacun s'appliqua à y trouver son compte. Bastien qui avait sorti la terrible Ferrari du garage pour l'occasion vint la garer juste devant le café, et se prenait pour un notable, truffant la conversation de noms de commerçants ou de familles censées représenter les grands noms de la finance dans notre vallée et celle d'à côté. Un tel venait de se payer une villa en Floride, ou le vétérinaire qui terminait son déménagement et dont il venait d'équiper tous les locaux justement. Il me sembla percevoir un curieux froncement de sourcils du maire à cette évocation. Je me dis que cette histoire ne tombait pas dans l'oreille d'un sourd et qu'une idée peut-être lui germait derrière la tête, un arrangement avec Bastien sur de futurs travaux chez lui à prix spécial ou quelque chose s'en approchant. Mais il n'y avait peut-être rien en vue, sauf que mon imagination va chercher la petite bête dans tous les recoins ou elle parvient à s'engouffrer. On m'avait oublié dans la cohue, et à présent je pouvais reprendre en paix mon activité favorite, c'est à dire regarder ce que font les autres et écouter ce qui se dit. Éventuellement aussi quand l'occasion se présente, mater les femelles de passage. Tranquillement. Mais je compris vite que je n'étais pas seul à pratiquer ce sport. Le nouveau venu, David, tout curé qu'il était me parut aussi intéressé et contemplatif de la race humaine que je l'étais moi-même. Il sirotait une bière devenue chaude dans sa main. Au moins il n'avait pas le vice de la boisson. Mais je devinais rapidement cette manière discrète quoique très efficace qu'il avait de laisser glisser son regard sur les hanches incendiaires de certaines créatures. Bien entendu les jambes qui prolongeaient cette partie du corps l'intéressaient tout autant et même au plus haut point. Je me trompe rarement sur pareil sujet quand je me retrouve en concurrence directe avec un de mes semblables. Dans l'action présente c'était Mona, petite conne s'il en était, qui subissait ses faveurs et plutôt même à mon avis se retrouvait à poil. Ce jour là elle nous faisait la joie de porter une petite robe rouge à gros pois bleus, ou avait-elle pu dénicher un truc pareil, qui tombant sur le haut des cuisses, un endroit manifestement rose et chaud, les tapotait gentiment et donnait envie de mordre là-dedans, de prendre tout ça sans complexe dans la main, de tordre et presser, et encore, et encore.. Nom d'un chien dire que je me sentais fini, du moins je croyais, pratiquement mourrant quelques mois plus tôt à peine, et j'en étais presque en public à tendre la main vers la jeune peau tellement mon esprit salivait. Qu'en aurais-je fait d'ailleurs, étais-je encore à la hauteur. Rien n'était moins sûr. J'étais peut-être vieux et ce n'était plus de mon âge. Ce calme étrange qu'il me semblait avoir tant cherché dans les nuages et la montagne, la forêt, le long des torrents, s'éloignait à nouveau. Ma quête définitivement serait vaine. Je ne serais pas le premier homme du silence éternel. Le guerrier à la puissance infinie parce que sans passion. L'apôtre d'une nouvelle et terrifiante humanité. Encore moins un singe mutant parmi les hommes. J'étais juste un trou du cul comme un autre, et tout compte fait cette nouvelle, du moins dans l'immédiat ce jour là, me satisfaisait amplement. Naturellement un bout de regard et un petit pas après l'autre on finit par se rapprocher. Tu es arrivé il y a longtemps. Il me demanda d'une voix à la fois neutre mais aussi ferme et douce. Je répondais d'abord par un ricanement, sans animosité bien entendu. Comment as-tu deviné que je venais de loin. Il me regarda plus franchement au point que cela commença à m'incommoder. Je ne sais pas exactement, néanmoins je sens que tu n'est pas né ici, en vérité je n'y avais pas réfléchi. J'ai du dire ça au hasard. Et toi qu'est-ce qui t'as fait choisir notre vallée perdu. Je fis dans l'espoir de brouiller un peu la situation. Il laissa passer quelques secondes, un tantinet incertain sur le degré de sincérité de la réponse qu'il allait me fournir. Du moins ce fut de cette manière que je ressentis le court intervalle de silence. Je n'ai pas choisi, il y a des paroisses à pourvoir, et toute un système hiérarchique qui s'occupe des affectations, on m'a demandé de venir ici, j'ai été tout à fait heureux de cette proposition. Auparavant j'officiais dans une trop grande ville, du bruit, de la fumée.. Des tentations. Je fis en continuant sa phrase, et sans pouvoir dire ce qui m'avait poussé à me montrer aussi abrupt. Son verre qu'il balançait lentement au bout de son bras, se figea. Je me sentis cruel, inutilement cruel, sans très bien comprendre d'où cela m'était sorti. Il hocha la tête, amicalement. Comme s'il avait les moyens de ne pas s'arrêter sur quelques mots. Puis il reprit. Le seigneur nous éprouve, il sait parfaitement ce qu'il fait, et lui seul peut répondre. Tu verras, on vit très bien dans ce trou. C'en est même étonnant.. Je reprenais rapidement pour me faire pardonner. Ca paraît calme au début, mais c'est très bon pour le repos de l'âme, qu'est ce que tu fais en dehors de tes messes. Il sourit. Les offices ne constituent qu'une toute petite partie de notre travail, en réalité nous sommes très occupé, on ne s'ennuie pas. Je n'en doutais pas une seconde. Au fait tu vis ici-même en ville. Il me demanda. Pas exactement, je loue une maison à quelques kilomètres dans la montagne, sur la route du col. Je pourrai passer te voir un de ces jours, s'il m'arrive de rouler par là-bas. A l'occasion n'hésite pas. Fis-je. Ce sera avec plaisir. Bien décidé à ne pas lui donner de prétexte à débarquer chez-moi. Enfin, les gens n'ont pas l'air malheureux dans cet endroit, si j'en juge par ce que je vois. Fit-il en laissant son regard flotter sur la salle, les hanches de Mona, et tous les autres qui se racontaient des conneries en descendant des canons Plus tard je quittais ma taverne complètement abasourdi...

09.05.2008

On a Rien Sans Rien (22)

Le gros Louis me rendit un drôle de service dans cette même période. Bien sûr il me le rendit publiquement et de façon assez bruyante, bien trop à mon goût, parce que c'est ainsi qu'il voyait la vie, et si lui brillait d'un rouge vermillon et orgueilleux, je rosissais dans ma gêne et aurais préféré un peu plus de discrétion. Il avait eu vent, la ville est minuscule, d'une sorte de petit journal municipal que le maire projetait de créer pour distribuer à ses électeurs et aux touristes. Alors il avait pensé à moi, et persuadé l'édile de venir rencontrer le journaliste-qui-était-venu-s'installer-dans -la-région pour voir s'il n'y avait pas moyen de s'arranger. C'est exactement dans ces termes que Gros Louis avait présenté l'affaire tant au maire qu'à moi-même, et aux autres voyous du café. Il m'avait pour ainsi dire convoqué à seize heures tapantes, utilisant pour cela un ton à la fois familier et assez autoritaire. Sans me laisser une seconde pour en placer une et éventuellement poser quelques questions. Étant donné que j'avais été prévenu deux jours à l'avance, je bénéficiais de tout ce laps de temps pour ruminer, et l'épisode réveilla en moi une multitude de sentiments, conflits, et pulsions contradictoires. Autant de petits problèmes que je croyais bien avoir calmés et enterrés dans la fraîcheur de mon bout de montagne dont j'étais si peu descendu dans les dernières années. Le fameux, on a rien sans rien. Je réalisai soudainement que j'étais de retour dans la société, et que cela me plaise ou non, rien n'avait changé, et que si je voulais qu'on me laisse une place à la grande gamelle collective, ( si petite soit la place cela n'a aucune importance), je n'avais qu'à être là à l'heure de passer à table, c'est à dire seize heures pile comme l'avait prévu Gros Louis qui n'hésitait pas de son côté à convoquer le maire dans les mêmes termes. En courant dans la forêt le matin de cette réquisition, je me surpris par moments à écumer de rage. J'enrageais à la seule idée d'être obligé de répondre présent après toutes ces années de paix royale autant qu'indigente. Je fis une halte dans ma course, à la clairière qui voyait émerger une source tombant en cascade sur des galets d'un beau gris et bleu de granit. Être ou ne pas être. Voir le bon plan me passer sous le nez ou accepter qu'on me casse les couilles une heure ou deux. Voilà la question. Une couleuvre de plus à avaler, et puis tintin aussi de ma belle et stérile solitude, les heures lentes du silence, des étoiles muettes seules dignes de se placer au dessus de ma petite personne. Je m'aspergeai le crâne d'eau froide et je sentis heureusement la machine qui refroidissait, une sorte de bien être qui me coulait le long des membres apaisés. La confusion semblait battre en retraite. Toute cette histoire n'était pas si grave, je me répétais mille fois, et puis j'avais réellement besoin de ce fric. L'Andalousie était déjà loin, et j'avais quasiment plus un sou. Heureusement pour moi j'avais déniché quelques copains et si seulement Gros Louis avait pu se montrer un peu plus discret, mais après tout il n'y avait pas mort d'homme. Je m'assis sur une souche, le visage encore tout trempé, avec de l'eau qui me coulait sur le front et les tempes en s'accrochant sur quelques millimètres de barbe. Je fixais le ciel avec cette façon particulière qui m'est venu sur le tard quand je pris conscience du monde réel dans lequel je vivais. L'instant précis ou je crus sentir que rien, et surtout pas la vie, ne méritait d'être cette chose anodine et pasteurisée apportée par le souffle empoisonnée déversé par la télé, les hommes politiques, les braillards en tout genre, les millions de fantômes qui se pressent pareils à des sardines sur les trottoirs des villes et les stades, dans les grands magasins, les plages qui puent l'huile de ricin quand c'est pas la merde, les maisons en carton pâte, le pied de grue devant les ascenseurs en panne, les salles d'attentes climatisées et sonorisées, les files de bagnoles qui crament les unes contre les autres et qui ne rêvent que d'une chose c'est de se défoncer par le pot d'échappement avec les fous du volant à l'intérieur qui eux brûlent de finir en bouillie au milieu d'un massacre d'enfants juste à la sortie d'une école de village bordée par des prés sur lesquels de belles et lourdes vaches broutent leur ration de protéine bourrée de chlorophylle empoisonnée par ces mêmes bagnoles qu‘elles regardent passer pour s‘amuser. Maintenant, alors qu'un instant plus tôt, tout encore était limpide, j'éprouvais l'envie de pleurer et de courir vers je ne sais quel coin de la Terre pour m'y cacher à nouveau. Plus simplement. Je finis par me relever et calmement repris le chemin de la maison, sans me presser. J'avais vraiment besoin de ce fric, et en réfléchissant bien c'était pas la mer à boire cette histoire...

08.05.2008

Le Silence du Matin (21)

Je rencontrais souvent encore de la brume de la nuit sur les reliefs et la vallée, et j'aimais cet air vif et les nappes de coton qui flottaient pareils à des méduses. S'accrochant sans aucune agressivité sur les flancs des montagnes et la cime des arbres. J'aimais les cris doux et gentils des oiseaux dans le silence du matin. Ces piques sonores qu'ils se lançaient de tous les côtés. Des crapauds aussi, des biches qui démarraient au quart de tour depuis les fourrées dans un piétinement enfantin. Les nombreux glissements non identifiés au milieu des herbes et des fougères. J'aimais cette vie dont je ne connaissais pas grand chose, ces innombrables animaux que je reconnaissais à peine, toutes ces plantes remplies de vie et qui me ravissaient sans que je puisse jamais les nommer. Je ne cherche pas à connaître les choses de trop près, encore moins je veux les classer, les ficher, les mesurer, ni même les décrire avec une précision exagérée. La seule affaire qui m'importe est de courir dans la forêt et la montagne, dans la paix du matin, les bruits de l‘eau qui coule de partout, les sons lointains et cristallins du vrai silence, sentir encore pour un temps mon sang battre dans mes veines et ma vieille carcasse s'animer et reprendre quelques forces... Je m'étais bricolé une paire d'haltères aussi avec des morceaux de ferraille récupérés sur de vieux matériels agricoles ornant tout un carré de prairie pas loin de chez moi. Puis sur la lancée je me servais d'un solide manche de pioche que je possédais et me fabriquais un portique dans la grange, auquel je me suspendais au retour de mes courses en forêt. Après une période d'entraînement j'étais de nouveau capable d'effectuer des séries de traction et des étirements. Je n'arrêtais plus, je ne voulais plus mourir à petit feu. Contre mon gré...

07.05.2008

Disons le sans Honte (20)

Mathieu aussi, qui patientait des heures en attendant qu'on lui paye un verre. Lui était du pays, et vivait aux crochets de sa femme et d‘un peu tout le monde. Mais il ne cessait de jurer que les gens du coin étaient des ignorants ou de gros bouseux. J'y comprenais pour ma part qu'il avait salement du les épuiser et se rabattait sur nous faute de mieux. Je ne lui accordais que peu d‘intérêt, le voyant comme une sorte de figurant à peine bon pour son propre rôle. Trop flemmard pour s'imaginer une autre vie. Depuis le début quelque chose me dérangeait en lui et il me fallut du temps pour comprendre. C'était son air éternel de satisfaction qui me hérissait. Ses manières faussement candides et repues. Son contentement à toute épreuve. Comment pourrais-je m'entendre avec un individu pas foutu de chercher à savoir s‘il est bien le pauvre type qu'il prétend être. Ce n'est pas grave de se révéler un moins que rien, mais de là à s'en réjouir comme ça en public, et faire croire qu'on est content de son sort.. Il faut pas pousser.. Je mettrais personnellement chacun en demeure de vérifier au moins une fois au cours de son existence s'il ne s‘est pas abusé lui même sur une question aussi primordiale.. J'imagine déjà la pagaille que ça mettrait et je jubile.. Les Étrangers et les Gens d'ici étaient des expressions familières aux oreilles dans notre coin de montagne, mais j'imagine qu'il en va de même pour d'innombrables autres endroits colonisés par les migrants de notre espèce. Alors que les natifs en état de marche auraient pour la plupart quitté dare-dare la vallée si une meilleure situation ou n'importe quelle autre illusion leur eut été offerte Ailleurs. Ceux qui un jour avaient arrêté leur moteur volontairement sur cette terre ne courraient pas derrière des situations plus confortables. Forcément ils étaient moins corruptibles et ceci rendait la discussion compliquée sur certains sujets. Puis nous nous retrouvions entre Étrangers un peu comme on se réunit en famille ou entre vieux copains. Je crois que nous avions plus de chance de nous comprendre, et on y éprouvait le curieux sentiment de nous connaître depuis longtemps. De venir du même pays. Par certains côtés nous étions en train de créer une nouvelle lignée. Le plus exotique de tous était le patron des lieux, Michael. Un natif pur jus mais comme il venait d'une ville à côté nous préférions le voir comme une sorte d'étranger si on s'en tenait aux normes locales, ce qui facilitait nos rapports. Lui il avait juré de ne jamais s'éloigner à plus de cinquante kilomètres de son café. Décision prise sur un simple coup de tête et sans explications particulières, et jusque là il n'avait jamais dérogé à sa promesse. Je jugeais parfaitement intéressante cette idée. Il portait majestueusement ses bacchantes, qui soulignaient un petit bidon tout rond, un vrai appendice de professionnel du comptoir. Évidemment il n'était pas le dernier à lever le coude. Moi je ne buvais pas, du moins pas ce que l'on nomme ainsi. Je n'éprouve tout simplement pas pour l‘alcool un amour immodéré. Mais curieusement un monde sans alcool ne me semblerait pas un monde bien équilibré et encore moins adapté à l'homme. Je bois un ou deux verres pour trinquer ou parce qu'il m'arrive d'avoir soif. Je bois aussi le plus souvent du café. Mais il m'est arrivé de siffler pour m'anesthésier l'esprit, quand les idées qui me passent par la tête se font comment dire, trop pesantes, trop fixes. Il m'a pris aussi de boire, et même Vraiment Beaucoup Trop dans certaines circonstances, quand il s'agissait de trouver la force d'être à la hauteur. Disons le sans honte. Avec les femmes. Confessant ainsi quelques bonne Mufflées... Heureusement cela ne fut pas si fréquent dans ma vie, et je n'ai pas eu tant à souffrir de ce côté là. D'un coup dans ce réveil printanier, j'éprouvais aussi le besoin de m'occuper de mon corps. Et mon corps le pauvre avait bel et bien perdu l'habitude d'être ainsi bousculé. De chez moi en baskets et affublé d'un vieux pantalon assez large, je sortais à petites foulées et empruntais le chemin qui longeant d'abord la forêt, grimpait doucement le long des herbages avant de trancher à l'horizontale entre les arbres à flanc de montagne. J'en bavais des ronds de chapeaux les premiers jours, et doutais d'ailleurs que l'exercice allait continuer longtemps. Puis je pris goût au parfum matinal et à la musique sourde sous la peau quand le rythme sanguin battait à gros bouillon. Je trottinais plutôt gentiment à vrai dire, mais c'en était déjà assez pour ma vieille carcasse. Petit à petit je crus retrouver de vrais sensations. J'avais toujours été sportif et nerveux. J'ai couru plus ou moins régulièrement durant toute ma vie jusqu'à ces dernières années ou je me suis retrouvé en loques. Je n'étonnerai personne en disant que le corps a vite suivi. Auparavant j'ai fait de la boxe, du judo, de la musculation. Il y a des moments ou je me suis senti comme de la dynamite. Alors rien d'étonnant à ce que les muscles se souviennent et ne demandent qu'à repartir, mais ils ont vieilli aussi les pauvres, et je me suis retrouvé avec des courbatures et des crampes qui m'obligeaient à boiter. Pourtant vite je me suis adapté à cette nouvelle donne, et en quelques semaines à peine je redevenais quelqu'un de tout à fait convenable. Les odeurs d'herbe et de sous bois m'enivraient dans le matin frais quand je me mettais en branle...